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Le recouvrement des usages du fleuve
À la recherche dun mode demploi
grand public
Favoriser
laccès et lusage des fleuves par lensemble
de la population dun pays constitue lun des fondements
les plus sûrs
de progrès économique et social.
Léonce
Naud, géographe, Écodécision, été 1995
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À Québec, la tradition
renaît de se baigner en plein centre-ville comme autrefois.
Ici, le groupe fondateur de l'Association des Gens de baignade
au bassin Louise, le 24 août 1996. |
« Au
Québec, il y a eu le fleuve de lhistoire, celui des poètes,
des gros sous et des coliformes fécaux. Puis on a vu se dessiner
celui des baleines, des poissons, des oiseaux, des bibittes
et des végétaux de toutes sortes. Et moi, grenouille à deux
pattes, coincée derrière les garde-fous dune autoroute
volée à la mer, ou confinée à une voie piétonnière, quel usage
du Saint-Laurent me reste-t-il ? »
Pour le géographe Léonce Naud, membre de lAssociation
internationale Villes et Ports, la jouissance quotidienne et
populaire du Saint-Laurent constitue le prochain défi des gestionnaires
de lécosystème. « Au-delà des objectifs récréotouristiques,
il en va de lexercice même de la démocratie, dit-il. Aux
États-Unis par exemple, la doctrine très forte du Public Trust
assure la jouissance des berges à la population. Ici, étonnamment,
au fil des siècles, nous sommes passés entre les mailles de
la loi française (lédit Colbert) et du common law britannique,
qui lune et lautre protègent pourtant laccès
public aux cours deau. »
Bref, il y a du travail à accomplir en 1997 et cest ce
que se sont dit les membres de lAssociation des biologistes
du Québec au cours de leur 21e congrès. En aval des interventions
de dépollution réalisées depuis 20 ans, surgit maintenant la
nécessité de rétablir les fonctions comme la baignade, la pêche,
la navigation de plaisance et la promenade sur les rives à lintention
des citoyens ordinaires.
Plouf,
plouf !
Léonce Naud est
à lorigine de lAssociation des Gens de Baignade
qui, le 24 août 1996, effectuait un plongeon collectif symbolique
au bassin Louise à Québec. Lun des baigneurs de léquipe
était le Dr Éric de Wailly, médecin au Centre de santé publique
du Québec. « Il y a plein dendroits dans le fleuve, même
en ville, où la qualité de leau permet désormais la baignade,
explique-t-il. Je ne dis pas quon peut le faire en tout
temps et nimporte où, mais il est désormais possible de
se réapproprier cet usage du fleuve. »
Dans loptique de ces retrouvailles rafraîchissantes avec
le Saint-Laurent, le Dr de Wailly suggère létablissement
dune nouvelle stratégie déchantillonnage des eaux.
« Jusquà présent, dit-il, le ministère de lEnvironnement
analyse la qualité bactériologique de leau autour des
panaches de rejet des égouts dans une approche de restriction
des usages. Je propose pour ma part que lon adopte une
stratégie danalyse positive et proactive. Il sagirait
ainsi de donner le feu vert à la baignade en certains endroits
et à certains moments. »
La suggestion du Dr de Wailly apporte de leau au moulin
du Groupe dinitiatives et de recherches appliquées au
milieu (GIRAM) qui combat, entre autres, les préjugés voulant
que le fleuve soit pollué partout. « Lété dernier, une
analyse de leau du fleuve, dans le secteur est de Lévis,
ne révélait la présence que de 19 coliformes fécaux par millilitre
deau à marée haute et de 26 à marée basse », explique
Gaston Cadrin, le président du GIRAM. Cet organisme prévoit
réaliser dans les prochains mois une série de 350 prélèvements-analyses
deau entre Saint- Nicolas et Saint-Michel. « Avec ces
résultats, nous serons en mesure de faire un pronostic sérieux
quant à lopportunité dinciter les gens à se baigner
en certains endroits. »
Attention
: plage privée
Accepter de se
baigner dans le fleuve, cest bien. Mais encore faut-il
y accéder. « Savez-vous que certaines municipalités riveraines
ne disposent daucun accès public au Saint-Laurent ? déplore
Gaston Cadrin. Il y a ainsi de très belles plages réservées
à des propriétaires de chalet qui ont négocié un bail renouvelable
avec le ministère des Ressources naturelles. Cest le cas
à Beaumont. »

Photo : Jean Burton |
Cette appropriation dune ressource publique par quelques
privilégiés nest pas unique, loin de là. « Les marinas,
quais, hangars et stationnements pour les plaisanciers constituent
dautres exemples de séquestration du fleuve et des rivages
au profit de quelques-uns », note Léonce Naud. Ces aménagements
privés sont, de plus, payés en grande partie par le contribuable...
qui ne peut généralement pas profiter des plaisirs de la navigation.
»
Mais les choses évoluent. Depuis quelque temps, les possibilités
que Monsieur et Madame Tout-le-Monde aillent sur le fleuve voir
de quoi a lair leur pays se multiplient. Il y a, bien
sûr, les croisières commerciales récréatives à coût abordable,
mais aussi des initiatives éducatives comme celles de la ZIP
de Québec. « Lun de nos objectifs étant la sensibilisation
du milieu au fleuve, nous proposons chaque année des croisières
conférences qui favorisent ladoption de nouvelles attitudes,
explique Hamida Hassein-Bey. Les actions de ce groupe visent
également à améliorer les possibilités daccès aux berges.
Lanse Tibbits, à Lévis, a ainsi été nettoyée et lon
termine actuellement un inventaire des sites riverains dintérêt
communautaire dans les huit MRC de la région.»
Pêcher
son poisson
Les usages possibles
du fleuve et des berges touchent également la pêche. « Nos voisins
ontariens ont une longueur davance sur nous à cet égard,
signale Léonce Naud. À Thunder Bay, par exemple, vous pouvez
acheter un permis pour aller pêcher en bateau sur le lac Supérieur,
ramener vos prises chez vous et les manger. » Pourtant, la pollution
industrielle na pas épargné les Grands Lacs, loin de là.
« Il y a vingt ans, ces lacs étaient morts, confirme le géographe.
Mais on a investi de largent, on a misé sur la restauration
des stocks de poissons ; maintenant, les retombées de la pêche
récréative pour la région dépasseraient cinq milliards de dollars.
»
Selon M. Naud, ce loisir agréable et rentable pour la collectivité
pourrait être favorisé chez nous. « Nous pourrions commencer
par faciliter la pêche à léperlan, accessible à tout le
monde, puis celle au bar rayé qui vit dans les mêmes habitats.
Dans ce domaine, pas plus quen matière de baignade, le
problème nest désormais plus la pollution. Le hic vient
plutôt de la difficulté du renouvellement naturel des stocks,
puisque les frayères et lhabitat ont souvent été bouleversés
par les empierrements et les aménagements de toutes sortes »,
explique-t-il.
Cette question de la disparition des stocks de poissons a pris
une dimension dramatique sur la Côte-Nord du Québec où, depuis
quelques années, la population a dû abandonner sa pratique traditionnelle
de la pêche de subsistance. « Fini le temps où chaque famille
allait en mer une ou deux fois lan pour remplir son congélateur
et régaler ses amis du Sud », explique Claudette Villeneuve
de la ZIP de Baie-Comeau. Si la pollution ne constitue pas lorigine
du problème, il nen demeure pas moins que la frustration
de la population est profonde. Ce deuil na toutefois pas
entamé lattachement des nordcôtois à la mer. « La première
chose que lon fait le matin, cest de regarder la
mer. Puis on en parle, on parle des bateaux que lon voit,
des phoques que lon aperçoit. On amène la visite se promener
sur les rochers », raconte Mme Villeneuve. Si la population
de la Côte-Nord na jamais tourné le dos au cours deau,
comme lont fait beaucoup de Québécois plus au sud, les
initiatives pour redonner lusage des berges et des îles
à la population se multiplient tout de même dans cette région.
Ainsi, à Baie- Comeau, la plage qui recueillait les copeaux
de bois de lusine de pâtes et papiers sera bientôt réaménagée
pour le loisir et la promenade.
À travers les témoignages des différents acteurs du scénario
Saint-Laurent qui sécrit actuellement, quelques paradigmes
simposent. Entre autres : la pollution nest plus
un frein à la jouissance du fleuve ; la population veut se réapproprier
le fleuve et ses usages. Quant aux barrières à lever, elles
concernent le remplacement de lapproche réglementaire
environnementale restrictive par une approche proactive, une
conscientisation accrue des élus au droit du public à pouvoir
jouir des berges et de leau et lintensification
de la pression du public pour le respect de la propriété commune
que représente le fleuve.
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