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BULLETIN D'INFORMATION
SAINT-LAURENT VISION 2000

VOLUME 7  – NUMÉRO 2 – MARS 1997
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Le recouvrement des usages du fleuve

À la recherche d’un mode d’emploi grand public

Favoriser l’accès et l’usage des fleuves par l’ensemble
de la population d’un pays constitue l’un des fondements les plus sûrs
de progrès économique et social.

Léonce Naud, géographe, Écodécision, été 1995

Photo: nageurs À Québec, la tradition renaît de se baigner en plein centre-ville comme autrefois. Ici, le groupe fondateur de l'Association des Gens de baignade au bassin Louise, le 24 août 1996.


« Au Québec, il y a eu le fleuve de l’histoire, celui des poètes, des gros sous et des coliformes fécaux. Puis on a vu se dessiner celui des baleines, des poissons, des oiseaux, des bibittes et des végétaux de toutes sortes. Et moi, grenouille à deux pattes, coincée derrière les garde-fous d’une autoroute volée à la mer, ou confinée à une voie piétonnière, quel usage du Saint-Laurent me reste-t-il ? »

Pour le géographe Léonce Naud, membre de l’Association internationale Villes et Ports, la jouissance quotidienne et populaire du Saint-Laurent constitue le prochain défi des gestionnaires de l’écosystème. « Au-delà des objectifs récréotouristiques, il en va de l’exercice même de la démocratie, dit-il. Aux États-Unis par exemple, la doctrine très forte du Public Trust assure la jouissance des berges à la population. Ici, étonnamment, au fil des siècles, nous sommes passés entre les mailles de la loi française (l’édit Colbert) et du common law britannique, qui l’une et l’autre protègent pourtant l’accès public aux cours d’eau. »

Bref, il y a du travail à accomplir en 1997 et c’est ce que se sont dit les membres de l’Association des biologistes du Québec au cours de leur 21e congrès. En aval des interventions de dépollution réalisées depuis 20 ans, surgit maintenant la nécessité de rétablir les fonctions comme la baignade, la pêche, la navigation de plaisance et la promenade sur les rives à l’intention des citoyens ordinaires.

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Plouf, plouf !

Léonce Naud est à l’origine de l’Association des Gens de Baignade qui, le 24 août 1996, effectuait un plongeon collectif symbolique au bassin Louise à Québec. L’un des baigneurs de l’équipe était le Dr Éric de Wailly, médecin au Centre de santé publique du Québec. « Il y a plein d’endroits dans le fleuve, même en ville, où la qualité de l’eau permet désormais la baignade, explique-t-il. Je ne dis pas qu’on peut le faire en tout temps et n’importe où, mais il est désormais possible de se réapproprier cet usage du fleuve. »

Dans l’optique de ces retrouvailles rafraîchissantes avec le Saint-Laurent, le Dr de Wailly suggère l’établissement d’une nouvelle stratégie d’échantillonnage des eaux.
« Jusqu’à présent, dit-il, le ministère de l’Environnement analyse la qualité bactériologique de l’eau autour des panaches de rejet des égouts dans une approche de restriction des usages. Je propose pour ma part que l’on adopte une stratégie d’analyse positive et proactive. Il s’agirait ainsi de donner le feu vert à la baignade en certains endroits et à certains moments. »

La suggestion du Dr de Wailly apporte de l’eau au moulin du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) qui combat, entre autres, les préjugés voulant que le fleuve soit pollué partout. « L’été dernier, une analyse de l’eau du fleuve, dans le secteur est de Lévis, ne révélait la présence que de 19 coliformes fécaux par millilitre d’eau à marée haute et de 26 à marée basse », explique Gaston Cadrin, le président du GIRAM. Cet organisme prévoit réaliser dans les prochains mois une série de 350 prélèvements-analyses d’eau entre Saint- Nicolas et Saint-Michel. « Avec ces résultats, nous serons en mesure de faire un pronostic sérieux quant à l’opportunité d’inciter les gens à se baigner en certains endroits. »

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Attention : plage privée

Accepter de se baigner dans le fleuve, c’est bien. Mais encore faut-il y accéder. « Savez-vous que certaines municipalités riveraines ne disposent d’aucun accès public au Saint-Laurent ? déplore Gaston Cadrin. Il y a ainsi de très belles plages réservées à des propriétaires de chalet qui ont négocié un bail renouvelable avec le ministère des Ressources naturelles. C’est le cas à Beaumont. »

photo : marina
Photo : Jean Burton


Cette appropriation d’une ressource publique par quelques privilégiés n’est pas unique, loin de là. « Les marinas, quais, hangars et stationnements pour les plaisanciers constituent d’autres exemples de séquestration du fleuve et des rivages au profit de quelques-uns », note Léonce Naud. Ces aménagements privés sont, de plus, payés en grande partie par le contribuable... qui ne peut généralement pas profiter des plaisirs de la navigation. »

Mais les choses évoluent. Depuis quelque temps, les possibilités que Monsieur et Madame Tout-le-Monde aillent sur le fleuve voir de quoi a l’air leur pays se multiplient. Il y a, bien sûr, les croisières commerciales récréatives à coût abordable, mais aussi des initiatives éducatives comme celles de la ZIP de Québec. « L’un de nos objectifs étant la sensibilisation du milieu au fleuve, nous proposons chaque année des croisières conférences qui favorisent l’adoption de nouvelles attitudes, explique Hamida Hassein-Bey. Les actions de ce groupe visent également à améliorer les possibilités d’accès aux berges. L’anse Tibbits, à Lévis, a ainsi été nettoyée et l’on termine actuellement un inventaire des sites riverains d’intérêt communautaire dans les huit MRC de la région.»

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Pêcher son poisson

Les usages possibles du fleuve et des berges touchent également la pêche. « Nos voisins ontariens ont une longueur d’avance sur nous à cet égard, signale Léonce Naud. À Thunder Bay, par exemple, vous pouvez acheter un permis pour aller pêcher en bateau sur le lac Supérieur, ramener vos prises chez vous et les manger. » Pourtant, la pollution industrielle n’a pas épargné les Grands Lacs, loin de là. « Il y a vingt ans, ces lacs étaient morts, confirme le géographe. Mais on a investi de l’argent, on a misé sur la restauration des stocks de poissons ; maintenant, les retombées de la pêche récréative pour la région dépasseraient cinq milliards de dollars. »

Selon M. Naud, ce loisir agréable et rentable pour la collectivité pourrait être favorisé chez nous. « Nous pourrions commencer par faciliter la pêche à l’éperlan, accessible à tout le monde, puis celle au bar rayé qui vit dans les mêmes habitats. Dans ce domaine, pas plus qu’en matière de baignade, le problème n’est désormais plus la pollution. Le hic vient plutôt de la difficulté du renouvellement naturel des stocks, puisque les frayères et l’habitat ont souvent été bouleversés par les empierrements et les aménagements de toutes sortes », explique-t-il.

Cette question de la disparition des stocks de poissons a pris une dimension dramatique sur la Côte-Nord du Québec où, depuis quelques années, la population a dû abandonner sa pratique traditionnelle de la pêche de subsistance. « Fini le temps où chaque famille allait en mer une ou deux fois l’an pour remplir son congélateur et régaler ses amis du Sud », explique Claudette Villeneuve de la ZIP de Baie-Comeau. Si la pollution ne constitue pas l’origine du problème, il n’en demeure pas moins que la frustration de la population est profonde. Ce deuil n’a toutefois pas entamé l’attachement des nordcôtois à la mer. « La première chose que l’on fait le matin, c’est de regarder la mer. Puis on en parle, on parle des bateaux que l’on voit, des phoques que l’on aperçoit. On amène la visite se promener sur les rochers », raconte Mme Villeneuve. Si la population de la Côte-Nord n’a jamais tourné le dos au cours d’eau, comme l’ont fait beaucoup de Québécois plus au sud, les initiatives pour redonner l’usage des berges et des îles à la population se multiplient tout de même dans cette région. Ainsi, à Baie- Comeau, la plage qui recueillait les copeaux de bois de l’usine de pâtes et papiers sera bientôt réaménagée pour le loisir et la promenade.

À travers les témoignages des différents acteurs du scénario Saint-Laurent qui s’écrit actuellement, quelques paradigmes s’imposent. Entre autres : la pollution n’est plus un frein à la jouissance du fleuve ; la population veut se réapproprier le fleuve et ses usages. Quant aux barrières à lever, elles concernent le remplacement de l’approche réglementaire environnementale restrictive par une approche proactive, une conscientisation accrue des élus au droit du public à pouvoir jouir des berges et de l’eau et l’intensification de la pression du public pour le respect de la propriété commune que représente le fleuve.

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